Dordogne : un engagement massif dans la résistance

La renommée de la Dordogne, forte de son histoire et de ses atouts patrimoniaux, n’est plus à faire. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, elle connut à nouveau, bien qu’obéissant au mouvement général de l’histoire nationale, quelques particularités, antérieures à la guerre ou contemporaines de la guerre.

Un département singulier et pluriel

On sait par exemple combien la géographie du Périgord, ainsi que celle du proche Limousin, fut propice à limplantation des maquis par ses boisements souvent encaissés et peu peuplés.Par ailleurs, le fait que près de 70% de la population active travaillait dans le secteur agricole, soit deux fois plus que dans le reste du pays, joua un rôle vital dans le soutien des paysans aux maquis. Noublions pas non plus que, en 1936, sur les six députés du département, cinq appartenaient au Front populaire.

Vint la période de guerre. Si la Dordogne fut peu impactée par le flux immense de la Retirada, elle n’échappa pourtant pas à dimportants mouvements de population, accueillant plusieurs grandes vagues de réfugiés, tant français qu’étrangers : Espagnols à partir de février 1939, réfugiés de diverses régions françaises ou du Luxembourg, de Belgique et des Pays-Bas à partir de la percée allemande du mois de mai 1940,expulsés Mosellans francophones en novembre 1940.

Mais le grand choc, social, culturel, numérique, fut, dès la première semaine de septembre 1939 larrivée en gare de Périgueux des populations « repliées » du Bas-Rhin et de Strasbourg, soit un flot denviron 80 000 personnes. Ce département, qui comptabilisait environ 387 000 habitants au recensement de 1936 accueillit jusqu'à 226.000 réfugiés au plus fort de ces mouvements de population, c'est-à-dire vers le mois d'août 1940. Cest ainsi que plusieurs milliers de Juifs se retrouvèrent en Dordogne, sans aucune possibilité de retour en Alsace, mais aussi cible désignée de la politique de persécution de Vichy et des nazis. En dépit de leur faible poids dans la population, environ 1,9%, leur surreprésentation dans le bilan des victimes est accablant. Les rendez-vous de lAlsace et du judaïsme alsacien avec le Périgord constituentdeux marqueurs forts que personne aujourdhui noublie.

Un autre trait distinctif de lhistoire départementale est lié au passage de la ligne de démarcation qui scinda en juin 1940 la Dordogne en deux et généra deux histoires différentes du territoire, avec deux calendriers répressifs distincts.Lexistence de cette ligne détermina des situations singulièresdans des contextes politiques tout à fait différents.

Le bilan de la répression, quil sagisse de déportation, dexécutions de civils ou de morts au combat de Résistants, met en exergue dautres traits qui dessinent une Dordogne très lourdement touchée par cette répression, en raison même dun engagement massif dans la Résistance.

Le bilan de la déportation s’élève à 1809 victimes, soit 961 déportés non Juifs et 848 déportés Juifs. On constate que les Israélites représentèrent près de la moitié des déportés du département, avec la double particularité quils furent, ce sont des caractéristiques de la Shoah, décimés par familles entières et que, par ailleurs, le taux de retour des camps dextermination (environ 5% seulement) nest pas comparable à celui des camps de concentration (environ 45%).

Sagissant des civils exécutés sommairement ou en représailles et des FFI (les Résistants donc, toutes tendances politiques confondues) morts au combat, si je ne prends compte que les victimes tombées sur le territoire du département entre le début de la guerre et la Libération du département, soit le 25 août 1944, je parviens au chiffre de 1 114 victimes. La Dordogne arrive ainsi au 2e rang national, après lIsère (1 128 victimes) et devant les Hauts-de-Seine (1 089), ou, même, Paris (1000 victimes). Dans le Centre-Ouest, cest le département le plus touché par la répression, devant la Haute-Vienne (929 victimes dont 643 civils à Oradour-sur-Glane), et loin devant la Corrèze, avec 516 victimes probables.

Le bilan global de la répression peut être en conséquence estimé à 2923 personnes décédées.

Les déportés ne représentent que 62% des victimes, et cest dire le poids considérable des fusillés et des morts au combat,avec 38% du total. Il est par conséquent important que les politiques mémorielles menées par les associations ou les collectivités locales prennent en compte ces faits.

Dautres singularités périgourdines apparaissent si nous examinons les conditions dans lesquelles sont décédées chacune des 1114 victimes :

  • 533 victimes ont été tuées par des troupes allemandes, dites de sécurité, cantonnées en Dordogne ou par des forces de répression de Vichy et des organismes liés à la Collaboration,
  • 581 victimes sont « tombées » face à des divisions blindéesallemandes ou des groupes de combat envoyés pour mater la Résistance, quil sagisse de la division Brehmer, de la 2edivision SS das Reich, de la 11e division (avec les groupes Kopp, Bode, Wilde), des groupes de combat Ottenbacher.

Parmi ces 1114 victimes se trouvaient 422 victimes civiles et 692 FFI-Résistants. Cest là quintervient à nouveau la notion de terre daccueil, ou de refuge, du département puisque sur les 692 Résistants en question, au moins 66 étaient étrangers.Mais il est aussi question de brassages de populations,inhérents au contexte de guerre et parfois liés à la fuite devant la réquisition pour le travail, puisque, toujours parmi ces 692 victimes, environ 43 % était natives de Dordogne. Les 234 victimes non originaires de Dordogne provenaient de cinq grands secteurs géographiques :

  • Gironde, Charente, Charente-Maritime, Haute-Vienne : 84victimes,
  • Alsace Lorraine : 53 (Alsace : 28, Lorraine : 25),
  • Seine, Seine-et-Oise, Paris : 48 (dont 38 pour Paris),
  • Ancienne Picardie fusionné avec Nord-Pas-de-Calais : 25,
  • Gers, Lot, Lot-et-Garonne, Corrèze, Landes, Haute-Garonne : 24.

On constate donc lapport des réfugiés des régions du Nord et de ceux de lEst, en particulier des Alsaciens et Lorrains, qui payèrent un lourd tribut.

Sagissant de lapport des étrangers, on trouve, en tête, les Espagnols (15 victimes), puis les Polonais (10) et un nombre conséquent de Géorgiens (11) en raison de la présence dun bataillon de 800 hommes à Périgueux, dont un certain nombre passa à la Résistance.

Poursuivant la liste des particularités du département durant la Seconde Guerre mondiale, on peut souligner quil fut, parmi ceux du grand Sud-Ouest, celui qui comprit le nombre le plus important de Résistants du grand Sud-Ouest. Ainsi, à la date du 1er juin 1944, la comparaison avec le nombre de résistants des départements proches est explicite : il y avait, selon les chiffres du ministère des anciens combattants, 23 957 résistants en Dordogne contre 4 092 dans les Basses-Pyrénées, 12 692 dans les Landes, 2 716 en Charente-Maritime, 2 936 en Charente, 2 705 en Gironde, 14 992 en Haute-Vienne, 13 965 en Corrèze, 7 933 en Creuse.

Il faut enfin évoquer, comme je lavais fait pour les déportés, la surreprésentation des victimes juives dans le tableau des victimes civiles puisque, parmi les 422 civils abattus, 120 étaient Juifs. Ce bilan des victimes juives fait que le département arrive, là encore, à un rang national important, puisquil est en troisième place, après le Rhône (174 Juifs) ou les Hauts-de-Seine (177).

Ces quelques rappels montrent à quel point lhistoire du département de la Dordogne durant la Seconde Guerre mondiale est avant tout une histoire humaine qui mérite d’être considérée dans ses particularités, particularités qui par ailleurs laissèrent derrière elle un héritage qui sinscrit dans la tradition humaniste du Périgord.

Bernard Reviriego